Dans l’abside médiévale de la Collégiale Saint Marie de Clans des éléments peints illustrent une curieuse scène de chasse. Ces peintures murales, dont la technique est réalisée « à sec », se situent derrière le Maître-Autel dans la partie méridionale de l’édifice. C’est l’ancien chœur de l’église primitive du XIe siècle, d’architecture romane, qui comprenait une abside semi-circulaire, une nef droite guère plus grande qu’une chapelle et un clocher lombard remanié au XXe siècle.

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Cette peinture du bas Moyen-Âge présente un bestiaire identifié comme une scène de chasse, par l’historien Luc Thévenon, qu’il date du XIVe siècle. Cette datation suscite encore des débats dans le milieu scientifique. L’œuvre pourrait éventuellement être considérée comme « contemporaine de la première église Sainte Marie ». Cette petite église est citée pour la première foi comme « déjà construite » en 1066 dans une charte de donation des frères Lagito, qui donnent le territoire de « Clansio » au diocèse de Nice. Le graphisme de la peinture est d’ailleurs fort ressemblant à celui de la tapisserie de Bayeux, datée entre 1066 et 1082. Mais puisque aucune technique moderne de datation, telle qu’une analyse des pigments, n’a été réalisée, nous ne pouvons affirmer que la première peinture date du XIe. Seul l’analyse typologique laisse à penser que la peinture murale est de l’âge roman. Mais ce pourrait-il que cela ne soit qu’une copie ?

Certains détails qui évoquent le XIVe, correspondraient à des repeints, réalisés lors d’un agrandissement de la Collégiales avec la construction de la Chapelle Saint Pierre,  à gauche du clocher. Les deux espaces auraient servi de Chœur conjointement. (Cf les peintures murales de la Chapelle Saint Pierre.)

Au XVII ème siècle, la construction du maître autel baroque monumental, débutée en 1681 et achevée en 1686, ferme cet espace méridionales et fait de l’abside médiéval et de la chapelle Saint Pierre des salles capitulaires où les chanoines se réunissaient en chapitre.

Quoi qu’il en soit, les repeints du XIVe ont sans doute modifié la peinture originelle, transformant la lecture des images. À ce bestiaire sacré de type roman, vient s’ajouter un noble fauconnier accompagné de son manant, une représentation de la seigneurie à la chasse, très prisée par l’aristocratie qui, en cette période, aimait à s’illustrer dans les peintures ecclésiastiques. Tel que l’on peut le voir au Palais des Papes à Avignon.

De la peinture originelle aux repeints (de l’âge féodal au bas Moyen-Âge ?)

La peinture murale est totalement dégradée par endroit. La construction du maître-autel baroque a contribué à sa destruction dans les extrémités Nord et Sud de l’abside. Les infiltrations d’eau et le rehaussement de la toiture au XVIe siècle ont fait disparaitre la partie supérieure et effacer les visages des deux cavaliers.

Rien, à part une ressemblance stylistique aux bestiaires de l’âge roman et à la tapisserie de Bayeux, ne nous permet d’affirmer que la peinture originelle date bien du XIe siècle.  Cependant nous parlerons de peintures de « type roman du XIe » afin de les différencier des repeints du XIVe.

La lecture peu s’effectuer de gauche à droite. Elle débute avec la représentation d’un animal de type agraire, partiellement effacé dont il ne nous reste que la tête et les deux pattes avant. Cela pourrait bien être un bœuf ou un cochon. Il fait face à ce qui semble être un étrange éléphant. Au centre de la composition, un cerf à trois bois se fait attaquer par deux chiens de chasse et par un (premier) cavalier en cotte de maille, dont le visage a été effacé par la dégradation du temps.

Suite à ce personnage, en continuant la lecture vers la droite, nous pouvons considérer que les deux autres protagonistes, un manant battant les buissons avec un fouet et un seigneur sur son fier destrier (deuxième cavalier), correspondent aux repeints du XIVe.

Tout ce qui englobe la scène du bestiaire de type roman comprend donc le cochon/bœuf, l’éléphant, le cerf et le premier cavalier. Une sorte de « fracture graphique » sépare le premier cavalier du deuxième. L’anachronisme de ces deux éléments est notable grâce aux différences de représentations dans l’anatomie des chevaux.

La forme des personnages et du bestiaire est tracée au pinceau et à l’encre noir. C’est un contour de cerne que l’on peut remarquer sur la partie de l’éléphant, du cerf et des chiens de chasse. Ce contour vient par dessus la peinture originelle. C’est un repeint qui laisse entrevoir par endroit l’ancienne peinture en dessous. Ce contour est aussi réalisé sur le manant et du second cavalier, mais ne semble pas modifier quoi que ce  soit, ce qui laisse à penser que les deux protagonistes ne sont réalisés qu’au XIVe siècle.

En ce qui concerne l’arrière plan, c’est un drapé décoratif qui s’est largement estompé avec le temps. Il disparait totalement derrière le manant et le deuxième cavalier.

Nous pouvons en déduire que les éléments du type XIe, dans la partie droite de l’abside ont été effacés par le temps et qu’au XIVe siècle, lors de l’agrandissement du la collégiale, les chanoines en profitent pour « restaurer » la peinture.

Le bestiaire animalier, bestiaire imaginaire

Le bœuf ou le cochon, apporte des éléments d’informations sur les pratiques agricoles dans les représentations du Moyen-Âge. Tous deux sont des animaux que l’on retrouve dans des bestiaires médiévaux et qui tirent leur symbolismes de récits bibliques ou hagiographiques.

Le cochon symbolise parfois Saint Antoine l’Ermite. Fondateur des premiers monastères et saint patron des voyageurs, il utilisait la graisse de cochon pour soigner la fièvre des ardents. On retrouve quelque fois des représentations de Saint Antoine accompagné d’un cochon. Clans possède d’ailleurs une fondation Antonienne avec la Chapelle Saint Antoine l’Ermite dans le quartier bas du village. Cette chapelle comporte des fresques du XVe siecle représentant la vie du saint et une cavalcade des vices. La représentation du cochon dans l’abside de l’église pourrait alors faire sens.  Mais l’animal est aussi considéré comme une bête « gloutonne » au Moyen-Âge. Souvent en liberté dans les zones rurales, il n’est pas rare qu’un cochon attaque un enfant. Le bestiau est alors jugé et condamné à mort. Le cochon est souvent diabolisé dans les représentations et il est fort probable que sa présence dans l’abside ne soit que pour illustrer une pratique de vie quotidienne.

Le bœuf, même si les représentations du Diable lui emprunte ses cornes avant de devenir un bouc, est un animal souvent représenté dans les récits bibliques. Symbole de Saint Luc avec le bœuf d’Ézéchiel, il représente la notion sacrifice. L’animal apparait dans la nativité du Christ, une représentation douce et bienveillante qui réchauffe la bergerie. Encore une fois, sa présence dans l’abside peut n’être qu’une illustration de vie quotidienne. Les bovins sont également présents dans le paysage rural du Moyen-Âge.

L’éléphant de la scène de chasse de Clans est tout à fait particulier : petite trompe, visage humanisé, longues pattes griffus. Il tient plus du bestiaire imaginaire que de l’animal réaliste. Fin VIIIe, début IXe, l’éléphant se fait connaitre dans l’occident avec « Abul-Abbas », l’éléphant blanc offert à Charlemagne. L’Empereur l’exhibait à de nombreuses reprises, ce qui donna lieu à une multiplications de ses représentations dans les bestiaires de l’âge roman. Et en 1255, Saint Louis ; roi Louis IX dit « le Prudhomme », fait don d’un éléphant au roi d’Angleterre Henri III.

Mais de manière générale au Moyen-Âge, peintres et moines copistes ne le découvrent que dans des manuscrits où sa description est très approximative. Dans la bible, l’éléphant y est décrit comme un animal d’une longévité de plusieurs siècle. Le récit raconte son mode de reproduction qui symbolise l’histoire de la Génèse avec Adam et Eve. Le couple d’éléphants mangent le fruit de « mandegloire » et la femelle engendre son petit dans un étang, symbole du baptême, tandis que le mâle veille à ce que le serpent ne vienne pas (I TH. 5, 23). L’éléphant symbolise donc la pureté, avant le péché originel

Dans quelques iconographies de la période féodale et du Haut Moyen-Âge, les éléphants sont des animaux représentés dans le fait guerrier. Ils portent des châteaux forts sur leurs dos. Certains ont de longues défenses et parfois, leurs trompes sont semblables à la forme d’une trompette, comme pour évoquer le son du barrissement.

Hors, l’éléphant de la scène de chasse de l’église de Clans ne porte pas de défenses et possède une trompe bien plus petite et enroulée sur elle-même. Il ne semble pas être un animal de guerre et porte un regard doux et pacifiste.

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Le cerf est le symbole symbole du Christ dans les récits bibliques (HSV: P.L. 177 ,64). Allégorie de la résurrection, le cerf perd ses bois à chaque hivers et ils repoussent à chaque printemps. Plusieurs fois décrit en proie dans les scènes de vies hagiographiques, le cerf apparait aux Saints qui voient le Christ ou la croix christique dans ses bois. C’est le cas de Saint Eustache ou encore de Saint Hubert.

Le cerf de la scène de chasse de Clans porte trois bois, ce qui en fait un cerf « tricéphale », représentant la Sainte Trinité, il est assaillis par deux chiens et un cavalier inconnu placé au centre de la composition, ce qui le positionnait au dessus de l’autel.

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Le premier cavalier est un protagoniste qui meurtri le cerf de son arc. Son graphisme est fort similaire à celui de la tapisserie de Bayeux du XIe siècle, qui représente le récit de Guillaume le Conquérant. L’absence d’écrits dans la peintures et l’effacement du visage du personnage (surement due aux infiltrations d’eau et à l’humidité) ne nous permettent pas de l’identifier. Toutefois, le port de la cotte de maille et les étriers nous renseignent sur les usages du Moyen-Âge.

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Des repeints du XIV ème siècle, la scène de chasse :

À partir de ce protagoniste l’arrière plan disparait faisant de la suite des évènements une scène de repeints. À la suite du XIV ème siècle l’aristocratie investit les espaces sacrés et il n’est pas rare de voire des scènes de vies profanes orner édifices religieux. C’est le cas du palais des Papes à Avignon.

Les peintures murales de l’abside de Clans illustrent parfaitement le genre et les usages de la chasse au Moyen-Âge.

Entre les deux cavaliers se trouve un manant qui chasse à la battue, il est pieds-nus et brandis un fouet pour battre les buissons et rabattre le gibier. Même si le buisson n’est pas représenté, c’est un geste connu dans la chasse à la battue que l’on peut aisément reconnaitre ici.

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Et enfin, le seigneur qui vient conclure ce défilé de figures médiévales (dont l’effacement nous aura fait perdre la partie supérieures), représente la noblesse, fièrement campée sur un étalon. L’historien Luc Thévenon l’a jadis identifié comme un fauconnier, reconnaissable par son bras levé qui devait tenir le rapace. La forme de l’étrier que possède le seigneur, n’apparait pas dans l’histoire avant le XIVe siècle.

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Malgré les dégâts du temps et la disparition de nombreux éléments, cette peinture nous renseigne sur les pratiques et les modes de vie des habitants de Clans au bas Moyen-Âge. Il est possible que ce soit une représentation d’une vie de Saint Hubert, patron des chasseurs, mais les détails ne nous l’enseignent pas.

Il est tout de même fort heureux qu’un si beau témoignage du passée nous soit restitué. Les peintures murales réalisées à sec sont promptes à disparaitre, plus facilement que les fresques. La conservation de la scène de chasse s’est fait grâce à un recouvrement d’enduit à la chaux, probablement réalisé lors de la construction du maître-autel baroque, faisant de l’abside une salle capitulaire où les chanoines devaient se réunir en « chapitre ». Sa redécouverte date de la fin du XXe siècle, à l’occasion de menus travaux, des pigments de couleurs furent découverts, entraînant la mise à jour des peintures par les monuments historiques.

La scène de chasse de Clans est aujourd’hui une œuvre visitée de nombreuses fois. Elle suscite encore quelques curiosités chez les historiens de l’art. Patrimoine précieux du village de Clans, elle abrite dans doute des secrets qui n’attendent qu’à être révélés.

Article de Combe Laetitia.